Pendant que j’écris ces lignes, la semaine UTMB démarre à Chamonix : environ 10 000 coureurs, huit courses, et près de 100 000 personnes dans la vallée — mais sans Kilian Jornet, forfait sur blessure à huit jours du départ. J’ai épluché les chiffres officiels, les enquêtes récentes et la chronologie complète des polémiques — sponsor automobile, système à points, course locale évincée au Canada, boycott des élites. Résultat : même ceux qui ont crié le plus fort avaient fini par annoncer leur retour. La course reine, elle, n’a même pas besoin d’eux pour continuer de tourner.
Je ne cours pas l’UTMB. Je m’entraîne pour The Great Escape, une course confidentielle des Ardennes que j’ai comparée en détail à l’UTMB il y a quelques jours, réglement contre réglement. Mais en creusant ce comparatif, je suis tombé sur un dossier bien plus lourd que des histoires de dénivelé : celui de ce qu’est devenu l’UTMB en tant qu’entreprise. Alors je me suis renseigné, sérieusement — pas pour cracher dans la soupe, mais parce que le paradoxe est trop gros pour être ignoré.
De course associative à circuit mondial : comment on en est arrivé là
L’UTMB naît en 2003, créée par Catherine et Michel Poletti — une boucle du Mont-Blanc, quelques centaines de coureurs, un esprit de passionnés. Vingt ans plus tard, c’est un groupe international : en 2021-2022, l’UTMB Group s’associe à The Ironman Group, géant américain de l’événementiel sportif, et lance en 2022 l’UTMB World Series : un circuit mondial de courses labellisées qui distribuent des Running Stones, des points de qualification indispensables pour espérer un dossard à Chamonix.
Le système Running Stones en clair : chaque course labellisée UTMB World Series attribue 1 à 4 points selon son niveau. Il fallait 11 Running Stones pour espérer un dossard sur l’UTMB 2026. Un coureur européen peut cumuler ses points près de chez lui — mais rien n’empêche, et le marketing du circuit y invite explicitement, d’aller les chercher en Asie ou en Amérique pour maximiser ses chances sur une course moins fréquentée.
Sur la course reine, environ 2 500 dossards sont disputés chaque année par des milliers de candidats — près de 10 000 personnes tentent leur chance sur l’ensemble des huit épreuves de la semaine UTMB. L’inscription 2026 coûte 439 €, contre 177 € pour les 200 km de The Great Escape que je prépare. Ce n’est pas le prix du dossard qui pose problème en soi — c’est ce qu’il faut dépenser en amont, course après course, pays après pays, pour espérer l’obtenir.
Le bilan carbone, sans filtre
Voici le chiffre qui fâche : en 2024, l’UTMB a généré 18 600 tonnes équivalent CO2, selon le bilan carbone publié par l’organisation elle-même — l’équivalent de l’empreinte carbone annuelle moyenne de 2 000 Français. En 2019, un bilan mandaté auprès du WWF avait déjà chiffré l’impact à 11 610 tonnes CO2e pour les seuls coureurs et accompagnants, comparable à celui d’un Grand Prix de Formule 1.
Le vrai problème, ce n’est pas l’événement en lui-même : c’est le poste transport. En 2025, 89 % des émissions provenaient des déplacements — et 84 % des émissions liées au transport étaient imputables aux seuls 25 % de coureurs extra-continentaux, selon Protect Our Winters France. Ajoutez les familles et les accompagnants, et ce sont près de 100 000 personnes qui se retrouvent dans la vallée de Chamonix sur une semaine.
À la décharge de l’organisation, elle ne reste pas les bras croisés : contribution carbone obligatoire pour les participants, navettes pour limiter la voiture individuelle, et depuis 2026 un « boost mobilité durable » qui offre 30 % de chances supplémentaires au tirage au sort aux coureurs qui rejoignent l’Europe en évitant les vols de moins de deux heures. Protect Our Winters France mesure une baisse de 3 % des émissions entre 2024 et 2025. C’est réel — mais, comme le résume le sociologue Olivier Bessy, auteur de Courir sans limites, ces avancées ne sont « à la hauteur ni des enjeux ni de la puissance financière de l’UTMB ».
Chamonix sature. Le nouveau maire de Chamonix, François-Xavier Laffin, a lui-même récemment évoqué le rejet de l’événement par une partie de la population locale, submergée par l’affluence pendant la semaine UTMB. Difficile de rester « une course de montagne » quand la commune hôte elle-même s’interroge sur sa capacité d’accueil.
Dacia, Whistler, boycott : trois ans de fronde des coureurs
L’été 2023 marque le vrai tournant. L’épreuve est rebaptisée « Dacia UTMB Mont-Blanc », du nom du constructeur automobile roumain filiale de Renault, essentiellement connu pour ses SUV. Le collectif The Green Runners, fondé par les traileurs britanniques Damian Hall, Jasmin Paris et Andy Symonds, lance une pétition dénonçant un cas de sportswashing. Elle sera signée par plus de 2 200 coureurs, dont Kilian Jornet, Lizzy Hawker et Emelie Forsberg. Jornet, blessé cette année-là, publie un message resté célèbre dans le milieu : il appelle à privilégier « le futur plutôt que le profit ».
Quelques semaines plus tard, un tout autre dossier éclate outre-Atlantique : au Canada, la course locale Whistler Alpine Meadows, organisée depuis 2016 par Gary Robbins et Coast Mountain Trail Running, est annulée en 2023 après des différends avec le propriétaire de la station, Vail Resorts. Quelques mois plus tard, l’UTMB World Series annonce une toute nouvelle course au même endroit, sur le même week-end historique. Une partie de la communauté nord-américaine du trail y voit un rouleau compresseur corporatiste écrasant un organisateur local.
En janvier 2024, Kilian Jornet et Zach Miller, via la Pro Trail Runners Association, appellent ouvertement les meilleurs athlètes à envisager de courir ailleurs qu’à l’UTMB. En avril 2024, l’organisation change finalement de sponsor titre : Dacia laisse sa place à Hoka. Fabrice Perrin, directeur sport et RSE de l’UTMB, reconnaît aujourd’hui que « l’épisode Dacia a marqué l’entreprise » — l’organisation dit désormais s’interdire les partenariats avec les compagnies aériennes et les fast-foods.
2026 : le retour qui n’aura jamais lieu, et c’est ça le vrai sujet
Voilà le rebondissement que ni la vidéo YouTube ni mes premières recherches ne mentionnaient, tout simplement parce qu’il est trop récent : fin février 2026, Kilian Jornet confirme son retour sur la course reine de l’UTMB, absent depuis 2022. Le symbole même du boycott 2023-2024 s’apprête à remonter sur la ligne de départ de Chamonix. Sauf que le 20 août 2026, à huit jours du départ, tout s’arrête : sur Instagram, le quadruple vainqueur (2008, 2009, 2011, 2022) annonce forfait pour une blessure persistante au genou gauche, traînée depuis le printemps, qui l’avait déjà poussé à renoncer à la Western States en juin et à Sierre-Zinal début août. Une opération est désormais envisagée.
Le symbole ne foulera donc jamais la ligne de départ 2026. Mais je trouve ça encore plus parlant que s’il avait couru : la simple annonce de son retour, en février, avait déjà suffi à occuper l’espace médiatique du trail pendant des mois — bien plus que n’importe quelle polémique écologique. Est-ce un choix pragmatique de sa part — le sport avant tout, la porte n’a jamais été fermée pour de bon — ou une contradiction entre le discours de 2023 et les actes de 2026 ? Les deux lectures circulent dans le milieu, et je n’ai pas la prétention de trancher à la place de quelqu’un qui a couru et gagné cette course plus de fois que quiconque. Ce qui est certain, en revanche, c’est que l’UTMB, lui, n’a pas besoin de Kilian Jornet pour tourner : la course reine s’élance quand même le 28 août avec ses ~2 500 dossards et ses 10 000 coureurs sur la semaine, forfait ou pas.
| Période | Ce qui se passe |
|---|---|
| 2003 | Création de l’UTMB par Catherine et Michel Poletti autour du Mont-Blanc |
| 2019 | Bilan carbone WWF : 11 610 t CO2e, comparable à un Grand Prix de F1 |
| 2021-2022 | Alliance avec Ironman Group, lancement de l’UTMB World Series et des Running Stones |
| Août 2023 | Renommage « Dacia UTMB Mont-Blanc » — pétition The Green Runners, +2 200 signataires |
| Oct. 2023 | Polémique Whistler Alpine Meadows au Canada, course locale évincée |
| Janv. 2024 | Appel au boycott de Kilian Jornet et Zach Miller via la PTRA |
| Avril 2024 | Changement de sponsor titre : Dacia → Hoka |
| 2024 | Bilan carbone officiel : 18 600 t CO2e |
| 2025 | Objectif -20 % d’émissions d’ici 2030 annoncé ; -3 % constaté vs 2024 |
| Févr. 2026 | Kilian Jornet confirme son retour sur l’UTMB, absent depuis 2022 |
| 20 août 2026 | Forfait de Kilian Jornet à 8 jours du départ, blessure au genou, opération envisagée |
| 28 août 2026 | Départ de la course reine (176 km, ~10 000 m D+) : ~10 000 coureurs, ~100 000 personnes à Chamonix sur la semaine |
Ce que je retiens, moi qui ne cours pas l’UTMB
Je ne suis ni sociologue du sport ni militant écolo à plein temps — juste un traileur curieux qui préfère creuser un chiffre avant de le partager. Ce que je retiens de ce dossier, c’est que l’UTMB n’est plus une course : c’est un groupe international, avec une stratégie de marque, un actionnariat, un circuit mondial et une puissance de feu marketing sans équivalent dans le trail. Rien d’illégitime en soi — mais ça n’a plus grand-chose à voir avec l’esprit « communion avec la nature » qu’on prête encore au sport.
C’est en partie pour ça que je me suis tourné vers The Great Escape plutôt que vers une course labellisée UTMB World Series : 200 dossards, premier arrivé premier servi, aucune retransmission, aucun sponsor à la une. Ce n’est pas un jugement sur ceux qui rêvent de Chamonix — c’est un choix personnel, nourri par mes week-ends chocs dans le Bambësch et par ce que j’ai appris sur la fatigue centrale en ultra-trail pendant mes 103 km de nuit dans les Ardennes. Le dénivelé, on le prépare. Le rapport à l’argent et à la démesure d’un sport, on le choisit.
Ce que je ne dis pas : que courir l’UTMB serait un mauvais choix. Des milliers de coureurs vivent une expérience humaine et sportive incroyable à Chamonix chaque année, et l’organisation a au moins le mérite de publier son propre bilan carbone — beaucoup de courses ne le font même pas. Le sujet, c’est la cohérence entre le récit « nature » vendu et le modèle économique réel derrière.
Questions fréquentes
Les Running Stones sont des points attribués selon les résultats obtenus sur des courses labellisées UTMB World Series à travers le monde. Il en fallait 11 pour espérer un dossard sur l’UTMB 2026. Ce système, lancé en 2022 avec l’arrivée d’Ironman comme partenaire, pousse une partie des coureurs à multiplier les épreuves à l’étranger pour cumuler des points.
Selon les chiffres officiels de l’organisation, l’UTMB a généré 18 600 tonnes équivalent CO2 en 2024, soit l’empreinte carbone annuelle moyenne d’environ 2 000 Français. En 2025, 89 % de ces émissions provenaient des déplacements, dont 84 % imputables aux 25 % de coureurs extra-continentaux. Protect Our Winters France indique une baisse de 3 % entre 2024 et 2025.
En 2023, l’épreuve a été renommée « Dacia UTMB Mont-Blanc », déclenchant une pétition de plusieurs milliers de coureurs menée par le collectif The Green Runners, qui dénonçait un cas de sportswashing automobile. En avril 2024, l’UTMB a changé de sponsor titre pour Hoka. L’organisation affirme depuis s’interdire les partenariats avec des compagnies aériennes ou des fast-foods.
Non. Après avoir appelé au boycott de l’UTMB en 2023-2024 avec Zach Miller, Kilian Jornet avait confirmé fin février 2026 son retour sur la course reine à Chamonix. Mais le 20 août 2026, à huit jours du départ, il a annoncé forfait en raison d’une blessure persistante au genou gauche, envisageant désormais une opération.
L’organisation a annoncé en 2025 un objectif de réduction de 20 % de ses émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 par rapport à 2024, avec une contribution carbone obligatoire et un bonus au tirage au sort pour les coureurs évitant les vols courts. Pour le sociologue Olivier Bessy, ces mesures restent insuffisantes au regard du modèle économique global de l’événement.
- Vert — Les paradoxes de l’adaptation écologique de l’UTMB (23/08/2026)
- Jogging International — Où en est l’impact carbone de l’UTMB ?
- Reporterre — L’Ultra-trail du Mont-Blanc asphyxie la vallée de Chamonix
- The Green Runners — Déclaration officielle sur le départ de Dacia
- iRunFar — Le conflit Whistler Alpine Meadows / UTMB World Series
- u-Trail — De l’appel au boycott en 2023 au retour annoncé de Kilian Jornet en 2026
- Outside — Blessé au genou, Kilian Jornet renonce à l’UTMB 2026
- UTMB Mont-Blanc — Page officielle sur la contribution carbone
47 ans, ancien de la Marine nationale, coureur et traileur installé au Grand-Duché. 1h24 au semi, en préparation pour The Great Escape 200 km. Je teste ce que j’utilise vraiment, et je creuse les chiffres avant de les partager — pas autrement. Mon parcours complet ici.
Bonne préparation — et à bientôt sur les sentiers.
Seb — Run Nature
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